Restauration d’urgence d’une mosaïque en extérieur : de la nécessité de préserver face à une dégradation irrémédiable.

Sol en émaux de Briare, fin du 20e siècle, monument aux morts de la Ville de Sens, Yonne.

Vue générale du sol avant intervention, novembre 2019.
© Célia Casado / Sens 2019

La ville de Sens possède un imposant monument en hommage aux morts de la guerre de 1870. Il est situé place des Héros, sur la promenade du Jeu de Paumes, à proximité de la cathédrale gothique Saint-Etienne qui fait la renommée historique de la ville. Le monument a été commandé en 1898 au sculpteur Emile Peynot (1850-1932) par souscription publique. Il est composé de trois éléments d’époques différentes :
– une statue, datant de 1904, représente la France déposant un bouquet aux pieds d’un jeune garçon armé ;
– un édifice en arc de cercle a été édifié après la première guerre mondiale et porte les noms des défunts ;
– un sol mosaïqué en émaux de Briare datant de la fin du 20e siècle, porte le blason de la ville.
Le tout a été inscrit au titre des monuments historiques en 2016.

Blason de la ville de Sens, motif situé au centre du décor
© Célia Casado / Sens 2019

L’intervention de restauration a porté sur la mosaïque. Il s’agissait d’une intervention d’urgence pour consolider le pavement avant l’hiver. En effet, la mosaïque se détache progressivement de son support (une chape de béton). L’eau s’infiltre entre la mosaïque et son support, venant dégrader le support et la colle de mise en œuvre. La dégradation de l’eau associée aux mouvements structurels du bâtiment provoque l’apparition de poches d’air entre la mosaïque et son support, puis au détachement des carreaux. En résultent des lacunes dans le décor et des zones ouvertes favorisant la stagnation de l’eau et la propagation de la dégradation.

Détail d’une zone lacunaire
© Célia Casado / Sens 2019

La restauration a consisté à refermer deux zones lacunaires pour limiter la progression des lacunes durant l’hiver. Cependant, aucune intervention n’a été envisagée sur les zones fragilisées menaçant de s’ouvrir.
Voici les interventions pratiquées : nettoyage général du sol, assainissement du support dans les lacunes, réintégration illusionniste, jointage.

Cette restauration a permis de soulever plusieurs questionnements sur les pratiques de restauration.

1. La question de la durabilité du traitement

Le traitement de consolidation d’urgence a permis de résoudre un problème à un instant T sans répondre au besoin global du monument. En effet, les causes des dégradations étant toujours actives, celles-ci vont se poursuivre et de nouvelles interventions similaires seront nécessaires à très court terme. La restauration précédente avait d’ailleurs eu lieu en 2017 et des traces d’autres interventions ultérieures non documentées étaient visibles. Cependant le recours à une dépose générale et remise en place sur un support sain avec une colle adaptée aux conditions extérieures n’est financièrement pas envisageable, d’autant plus qu’il ne s’agirait pas d’une solution miracle. Une dépose générale viendrait retirer le facteur des mouvements structurels du bâtiment en béton mais n’ôterait pas le facteur d’altération principal qui est son environnement extérieur. Tout monument conservé en extérieur subit des dégradations inévitables et accélérées auxquelles la dépose générale ne pourrait remédier.

2. La question de l’authenticité suite au remplacement à l’identique de pièces manufacturées

Notre intervention s’est ajoutée à d’autres interventions précédentes qui contribuent au remplacement progressif du décor par des éléments nouveaux. Ceci pose à long terme la question de l’authenticité du bien inscrit, d’autant plus que les interventions précédentes n’ont pas été documentées et qu’il n’est pas possible aujourd’hui de différencier clairement les éléments d’origine de ceux de remplacement. De plus, la gamme d’émaux et le nuancier utilisés pour ce sol est toujours produit par la Manufacture de Briare, permettant un remplacement aisé et systématique des éléments perdus.

3. La question de la contradiction entre l’usage et la conservation d’un bien patrimonial

L’usage d’un lieu à préserver va souvent à l’encontre des recommandations pour sa bonne conservation. Le monument aux morts est un lieu de mémoire vivant et nécessaire au déroulement des activités associatives et politiques locales.
Des gerbes de fleurs sont posées en permanence à même le sol, laissées sur place jusqu’à décomposition. Ces bouquets créent des poches d’humidité et des foyers privilégiés pour le développement de micro-organismes. Il serait recommandé de déposer les fleurs à d’autres endroits ou avec une interface adéquate mais un tel changement de pratique est difficile à faire admettre et doit être amorcé par une décision, au sein de l’administration, dont personne ne souhaite être responsable.
De plus, le soulèvement de la mosaïque par endroits fragilise le sol. Il serait nécessaire à la préservation du sol qu’il ne soit que très peu foulé. Toutefois, chaque commémoration impose une fréquentation du lieu et un piétinement répété du sol.
Il est important d’instaurer des pratiques en accord mutuel avec l’usage et la préservation du lieu, de véhiculer au mieux l’impératif de leur mise en oeuvre via des décisions diffusées au sein des multiples services concernés à l’entretien du site, faute de quoi un financement régulier et infini devra être apporté pour de simples et superficielles interventions d’urgence comme il en a été le cas cet hiver.

Les interventions de restauration ont eu lieu en novembre et décembre 2019. Elles ont été menées par Célia Casado et Adeline Fournal, restauratrices en arts du feu diplômées de l’Institut national du patrimoine.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *